Répondre à : Les chemins de l’amitié [finie]

LADY OSCAR / LA ROSE DE VERSAILLES Les fanfictions Les chemins de l’amitié [finie] Répondre à : Les chemins de l’amitié [finie]

#964
Lénie
Modérateur
@lenie

Chapitre 9

 

Oscar ignorait qu’au même instant un autre cœur parcourait les chemins de l’amitié, de sorte que malgré la distance et à leur insu, les deux amis jouaient la mélodie des souvenirs, à quatre mains, ceux de  l’un complétant ceux de l’autre*…

 

 

Bien que le corps d’André dansât avec Elise, son esprit s’était échappé pour remonter  bien des années en arrière. Oscar était partie à la chasse en compagnie de son père, de sorte que le petit garçon traînait comme une âme en peine, cherchant vainement un moyen de s’occuper. Il avait un temps songé à s’atteler à la fameuse version latine pour faire la surprise à son amie à son retour. Or, en ouvrant le tiroir du bureau d’Oscar, il avait constaté, à regret, que la petite fille s’était acquittée de ce pensum pendant la nuit.

 

 

Accompagné d’un véritable concerto de soupirs qu’Oscar n’aurait pas manqué de moquer, traînant les pieds et son ennui, il s’était rendu aux cuisines. Grand-Mère avait saisi son visage à deux mains, l’avait contemplé un instant, puis lui avait dit : «Oscar te manque, n’est-ce pas ?». Il s’était contenté de hocher de la tête.  L’aïeule l’avait alors fait asseoir face à elle et lui avait donné des légumes à éplucher afin de l’occuper. Effectuant son travail mécaniquement, André avait levé la tête vers Grand-Mère qui effectuait la même tâche que lui, et avait demandé : «Grand-Mère, pour quelle raison couvres-tu toutes les bêtises que nous faisons ?

– André, concentre-toi sur ce que tu fais au lieu de dire des âneries !».

 

 

Il s’était tu quelques instants, puis était revenu à la charge : «Ne veux-tu vraiment rien me dire ?

– Tu es aussi entêté qu’Oscar ! …. Très bien, je vais te répondre. Mais avant cela, tu dois me promettre de ne pas répéter à Oscar ce que je m’apprête à te confier.

– Je te le promets, Grand-Mère.

– Laissons ces légumes, et allons inspecter la roseraie…. Philomène ! Toinette ! Finissez d’éplucher ces légumes !  J’ai à faire !».

 

 

Grand-Mère n’avait pas permis à André d’ajouter un mot avant d’être certaine qu’aucune oreille indiscrète ne puisse surprendre ses confidences.  Elle avait alors commencé un récit qui avait tant ému le petit garçon qu’il changea à tout jamais son regard sur le général –qu’il avait jusque-là  surnommé en son for intérieur ‘’devoir et discipline’’-  :

 

«Vois-tu, André, je fais ce que j’aurais dû savoir mieux faire avec Rainier…

– Le Général ?

– Oui, c’est cela, le Général. J’étais jeune à l’époque et je ne l’ai pas assez protégé de son propre père….  Enfant, Rainier était bien différent du sévère Général que tu connais. Il était affectueux, très doux, rêveur.  Il aimait la lecture, la musique, l’étude des textes anciens. Il était taquin et gourmand. Il tentait toujours de me dérober un pot de confiture.  Il avait peur de tout, en particulier des souris, des grenouilles et des lézards.

– Il m’est difficile d’imaginer le Général éprouvant de la crainte envers quoi que ce soit… ou en train de se goberger de confiture…

– Et pourtant, c’était le cas, crois-moi. Il était  si différent de son frère aîné…

– De son frère aîné ?! Mais, je croyais que le Général était l’aîné de sa famille …

– Non, il ne l’était pas, il l’est devenu, par force, hélas…. Oh André, cette maison a longtemps été hantée par un fantôme…

– Un fantôme rôde à Jarjayes ? Quelle bonne nouvelle !!  Avec Oscar, nous allons lui en faire passer l’envie d’hanter cette demeure ! Fais-nous confiance !

– Cesse donc de dire des sornettes ! C’est une image et il n’y a pas matière à s’amuser, crois-moi ! C’est une histoire à vous fendre le cœur ….

– …..

– Malgré son masque de dureté impassible, le Général porte un deuil sans fin  et un fardeau dont rien ne semble parvenir à le délester. Rainier avait un frère de deux ans son aîné. Il s’appelait Oscar. Celui-ci était toujours prêt à se jeter dans n’importe quelle aventure, à relever tous les défis, y compris et surtout les plus dangereux. C’est ainsi qu’il s’est noyé. Il avait décidé de parvenir à remonter la rivière à l’endroit où le courant entraîne vers le fond, tu sais, près….

– Du chêne…

– Mon Dieu, Oscar et toi ne vous êtes pas baignés là tout de même !

 

* Si et nous avons bien failli nous noyer, mais je le garderai pour moi…*

 

– Non, Grand-Mère. Je m’en suis douté parce que … parce que tu m’as souvent dit d’être prudent à cet endroit.

– Ah, je préfère cela….

– Ne t’inquiète donc pas, nous ne sommes pas inconscients. Donc le frère aîné du Général a voulu relever un défi à cet endroit …

– Oui, mon petit, et il s’est noyé. Rainier ne savait pas nager et n’est pas parvenu à sauver son frère. Pourtant, il a fait tout son possible, je t’assure. Lorsqu’il est venu chercher de l’aide, il était déjà trop tard. Lorsque le docteur Lerminier*** a annoncé qu’Oscar était mort, le père de Rainier s’est tourné vers son second fils et lui a craché au visage : ‘’Pourquoi n’est-ce pas vous qui êtes mort ?! Jamais, vous m’entendez, jamais, je ne vous pardonnerai la mort de votre frère ! Je vous en tiens pour le seul responsable ! J’ose espérer que vous saurez réparer un tant soit peu votre faute inexpiable en vous montrant digne de prendre sa succession ! Malheureusement, je n’ai pas d’autre fils ! Je suis certain qu’une de vos nombreuses sœurs sauraient se montrer plus à la hauteur que vous !’’.  Puis, le père de Rainier a tourné les talons, sans jeter un regard à son fils. J’ai cru que Rainier allait fondre en pleurs tant sa lèvre tremblait, et, à ma grande surprise, je l’ai vu serrer les poings avec une telle force que ses jointures ont blanchi. Et, pour la première fois, j’ai vu sur son visage cette expression de dureté que tu lui connais. Il s’est dirigé vers ses appartements, écartant de la main les attentions dont je tentais de le couvrir. Après ce jour, il a changé. Il a délaissé la musique et les livres et s’est entraîné au maniement des armes et à l’équitation, quitte à en mourir d’épuisement.  Il est parti à l’Ecole Militaire. Il y restait, même pendant les congés. Il n’avait qu’un objectif : sortir premier. Il y est parvenu à force d’efforts incommensurables. Il n’est revenu ici que le jour où il a appris son classement. Il était heureux, car il était persuadé que son père consentirait enfin à lui pardonner le décès de son frère. Malheureusement, ça n’a pas été le cas, mon petit. Ça m’a fendu le cœur lorsque j’ai entendu son père lui jeter : ‘’C’est le moins que vous puissiez faire … A propos, comment avez-vous procédé ? L’Ecole d’Officiers n’accueillerait-elle que des filles à présent ? Nous verrons comment évoluera votre carrière…’’. Rainier s’est à nouveau efforcé de se faire pardonner. Il n’y est jamais parvenu. Même lorsqu’il a été nommé Général, son père a haussé les épaules. Rainier est allé jusqu’à implorer son pardon à genoux. En vain. Lorsque son père se trouvait sur son lit de mort, Rainier a renouvelé sa demande. Même au seuil de la mort, son père s’est détourné. Le Général  n’a obtenu qu’une réponse : ‘’Vous n’êtes même pas capable de perpétuer mon nom ! A mes yeux, vous demeurerez à jamais un fils indigne ! Ayez un hériter et je réviserais peut-être ma position !’’. Il est décédé avant…. Deux ans après, la comtesse donnait naissance à une nouvelle fille… Oscar… Tu comprends à présent le choix et le comportement du Général. Mon cœur saigne pour lui, car je sais qu’il souffre encore. Je voudrais éviter qu’Oscar ne devienne comme son père en grandissant. J’aimerais tant pouvoir conserver son côté espiègle que je suis prête à couvrir toutes vos bêtises d’enfant. Grâce à toi, ma petite Oscar n’est plus seule, et grâce à elle, tu ne l’es plus. Crois-tu que je sois dupe de cette histoire de renards… Je me doute que les animaux en question sont deux, l’un est brun, l’autre blonde et se prénomment Oscar et André. Vous vous êtes montrés inconséquents, il est vrai. Mais c’est le propre et la magie de l’enfance. Et, vous êtes parvenus à faire d’un jour de deuil un jour de fête. Tu sais tout  à présent. Tu sauras tenir ta langue, je te fais confiance, André ?

– Oui, compte sur moi.

– Bien. Je dois te laisser à présent. J’ai réellement à faire. Allez, tu finiras bien par trouver quelque chose pour t’occuper».

 

 

Intrigué par les révélations de Grand-Mère, André s’était rendu dans le bureau du Général et y avait trouvé un vieux journal intime. Dévoré de curiosité et armé de l’apaisante certitude que le père d’Oscar serait d’absent toute la journée, André n’avait pu résister à la tentation de lire. Sa lecture le surprit fort, certains passages en particulier : des anciens et des très récents.

 

 

Le Général avait manifestement commencé ce volume-ci le soir de la mort de son frère. Au début, il y confiait sa peine et sa culpabilité tout en se faisant le serment de ne plus jamais laisser quelqu’un lire en lui, «pas même Grand-Mère que j’aime tant» écrivait-il.

 

Puis, venaient des remarques sur les exigences de son père, son espoir d’obtenir un jour son pardon en parvenant à égaler son frère décédé voire à le surpasser. André avait été très touché de constater les efforts déployés par le jeune garçon à peine plus âgée qui lui à l’heure actuelle, efforts puisant dans l’énergie du désespoir et se heurtant invariablement à un mur d’hostilité. Le papier dévoilait chaque espérance déçue et chaque blessure qui s’en était suivi.

 

Puis, le Général était parti à l’Ecole d’Officiers, avec la ferme intention «de décrocher la première place pour enfin obtenir ce sésame vers la sérénité : l’assurance d’être pardonné et l’espoir d’être un jour aimé». Il n’avait strictement rien écrit lors de ses années d’instruction. A son retour, le style avait changé : il était plus sec et évoquait des rapports militaires. Le rejet de son père était consigné de façon laconique : «Père n’a pas accepté de me pardonner. Ma première place ne suffit pas. Sans doute, devrais-je mettre ma vie à obtenir son pardon ? Soit. Il en sera ainsi». Puis, après ce court passage, des années de silence.

 

Il avait visiblement repris la plume peu avant l’arrivée d’André à Jarjayes. Y était relatée une conversation que le Général avait surpris entre ses filles raillant la ‘’créature’’ tout en la craignant. Derrière le militaire, c’était le père qui écrivait et s’inquiétait pour son enfant.  Il redoutait qu’elle ne grandisse dans un océan de solitude. Aussi, l’arrivée d’André le remplit-il de satisfaction. Se trouvaient également quelques réflexions concernant le mariage prochain d’une des sœurs d’Oscar. André les avait lues en diagonale. Puis, le petit garçon s’était trouvé confronté à un passage où le Général avait rapporté le fait que Grand-Mère évoque fréquemment les méfaits d’une souris. Il était commenté en ces termes : «Fort étrange… Pourquoi Grand-Mère évoque-t-elle ces satanés rongeurs, sachant que je les ai en horreur ? Je crois devoir avoué que j’ai plus ou moins fui à l’idée de voir une pareille bête passer à côté de moi. Etait-ce l’effet recherché ? Marron-Glacé agit-elle avec Oscar et André comme elle agissait avec [l’écriture tremblait] Oscar et moi ? Je fais sans doute erreur. Elle aura certainement oublié mes faiblesses d’antant : j’y ai travaillé…».

 

Les tractations en vue du mariage d’une des sœurs d’Oscar se trouvaient à nouveau consignées. Elles firent à nouveau bailler André.  Suivaient quelques souvenirs d’enfance du Général. Il racontait comment il tentait de s’introduire dans la cuisine à l’insu de Grand-Mère pour dérober un pot de confiture qu’il partagerait avec son frère. Il expliquait avoir été récemment submergé par un flot de souvenirs inattendus : il lui avait semblé entendre à nouveau la voix de son frère et le voir derrière le carreau lui faire signe de se dépêcher. Le petit garçon remarqua que le trait avait à nouveau tremblé sur le mot ‘’frère’’, indiquant une émotion extrême.

 

Le Général poursuivait : «Quelqu’un aurait-il réellement pu le sauver ? Suis-vraiment responsable de sa mort ? N’est-il pas temps de chasser le fantôme qui m’a toujours hanté : l’espoir d’être enfin pardonné ? N’est-il pas chimérique ? Oscar n’est-elle pas la dernière offrande faite à Père, l’agneau sacrificiel qui me permettrait d’obtenir ce pardon posthume que j’ai attendu toute mon existence aussi ardemment que vainement ? Ce soir, lors du souper, je n’ai pu m’empêcher de sentir mon cœur de père se glacer en regardant Oscar attentive à être parfaite, tremblante à l’idée de ne pas l’être suffisamment. N’ais-je pas en d’autres temps agi de même ? J’aimerais percer la carapace d’impassibilité qu’elle affiche en ma présence. Je n’ai qu’une chose à lui reprocher : de tendre tout son être vers la perfection que je lui impose. Je dois avouer avoir dû réfléchir intensément avant de trouver quelques paroles à lui adresser. J’ai subitement réalisé que l’enfant qui me faisait face au sens propre comme au sens figuré avait tout d’une étrangère.

Est-elle heureuse ? Le sera-t-elle ?  Une fois adulte, si elle menait une existence typiquement serait-elle plus heureuse ? J’ignore si mon choix est le bon. J’ai fait primer mon devoir de perpétuer mon nom, mon désir d’être enfin pardonné, sur la nature d’Oscar. Ceci dit, hommes ou femmes, ne sommes-nous pas tenus d’obéir de manière indéfectible aux exigences de notre rang ? Une femme se doit de se marier, un homme, un Jarjayes, de devenir militaire au service de la monarchie. De quelle marge de choix disposons-nous réellement ? Je la crois très faible, de sorte qu’il ne me semble pas qu’Oscar sera plus malheureuse en suivant le destin que je lui ai tracé que si elle se conformait aux exigences de son sexe.

Trèves de réflexions stériles ! Oscar est destiné à perpétuer notre nom et semble s’en montrer tout à fait digne.  Après tout, se montrer soucieux d’adopter une attitude conforme à des idéaux de devoir et de discipline ne peuvent en aucun cas être néfaste. Il suffit ! J’ai un devoir à accomplir, tout comme Oscar. Cessons ces fariboles sur le bonheur. Il n’est qu’une chimère destiné aux fous et aux rêveurs, aux bons à rien… Chacun se voit attribuer un devoir et doit s’y dévouer corps et âme. Oscar se pliera également à cette obligation, car nul ne saurait y déroger, nul ne le peut».

 

 

Ainsi, s’achevait la lecture d’André qui pensa que le Général avait rapidement prit à  nouveau le pas sur le père.  Il comprit cependant qu’il était moins austère et moins rigide qu’il le paraissait tout comme il partagea le souci de Grand-Mère : faire en sorte qu’Oscar ne lui ressemble pas trop étant adulte. Cette lecture avait été pour lui une leçon de vie : l’existence change les gens au-delà de ce que l’on croit possible.  Entre les confidences qu’il avait couchées sur papier et le récit de Grand-Mère, le Général lui était soudainement apparu comme un ange que la vie avait brutalement plongé dans un baquet de boue terrestre, lui arrachant les ailes au passage et refusant à toute force de les lui rendre. Plus que jamais, il s’était juré de protéger Oscar de cette destinée : pour rien au monde, André n’aurait voulu qu’on dérobe à la petite fille la joie de vivre qu’elle portait en elle. Il empêcherait la vie de trop amidonner son cœur de devoir pour préserver comme un trésor le souffle de passion qui l’emportait soudainement.  Il sourit en songeant que la chasse au dahu serait un bon moyen d’empêcher Oscar de Jarjayes d’avoir trop d’emprise sur Oscar…

 

 

 

A Suivre… (la chasse au dahu)

 

 

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* Eh oui, à votre avis, comment vous arrivez à avoir les pensées d’André et d’autres personnages alors qu’on est censé suivre les pensées d’Oscar ;)

*** Le médecin des Jarjayes avant le docteur Lassone ;)

  • Cette réponse a été modifiée le il y a 4 semaines et 1 jour par Lénie.